Le Règlement Machine (RM), officiellement désigné sous le nom de Règlement (UE) 2023/1230, représente une refonte majeure de la législation européenne encadrant la mise sur le marché des machines. Entré en vigueur le 14 janvier 2023, ce texte remplace la directive 2006/42/CE et introduit des exigences essentielles de cybersécurité pour les machines intégrant des éléments numériques. Cette évolution s’inscrit dans une dynamique de sécurisation du marché unique européen face aux menaces cyber croissantes. Le marché européen des machines industrielles représente 180 milliards d’euros en 2024 (source : Eurostat, 2024). Pour les fabricants de machines commercialisant en Europe, la compréhension approfondie du Règlement Machine devient indispensable avant la date d’application obligatoire fixée au 14 janvier 2027.
Le contexte réglementaire européen connaît une transformation sans précédent avec l’adoption simultanée du Cyber Resilience Act (CRA) pour les produits connectés, de la directive NIS 2 pour les opérateurs critiques, et du Règlement Machine pour l’équipement industriel. Cette convergence crée des obligations de cybersécurité transversales que les fabricants doivent anticiper dès la phase de conception. Le Règlement Machine impose désormais d’intégrer la sécurité numérique comme une exigence essentielle, au même titre que les risques mécaniques. Selon l’ENISA, 87% des fabricants européens devront adapter leurs processus de développement pour satisfaire ces nouvelles exigences d’ici 2027 (source : ENISA Industry Survey, 2024).
- Périmètre d'application et produits concernés
- Périmètre d'application et produits concernés
- Quelles sont les exigences de cybersécurité du Règlement Machine ?
- Comment articuler Règlement Machine, Cyber Resilience Act et NIS 2 ?
- Checklist opérationnelle : 10 étapes clés pour la mise en conformité
- FAQ : Questions fréquentes sur le Règlement Machine
- Conclusion
- Pour aller plus loin
Périmètre d’application et produits concernés
Cadre juridique et périmètre d’application
Le Règlement Machine constitue le cadre juridique européen définissant les exigences de sécurité que doivent respecter les machines avant leur commercialisation sur le territoire de l’Union européenne. À la différence d’une directive qui nécessite une transposition dans le droit national de chaque État membre, un règlement européen s’applique directement et uniformément dans l’ensemble des 27 pays de l’UE. Cette caractéristique garantit une harmonisation complète des exigences et élimine les divergences d’interprétation nationales qui pouvaient subsister sous l’ancien régime de la directive 2006/42/CE. Le marquage CE demeure obligatoire pour toute machine mise sur le marché européen, attestant de la conformité aux exigences essentielles.
Le périmètre d’application du Règlement Machine couvre une gamme étendue d’équipements industriels : machines industrielles, équipements interchangeables, composants de sécurité, accessoires de levage, chaînes, câbles, sangles, ainsi que les quasi-machines destinées à être assemblées avec d’autres machines. Sont notamment concernés les équipements de production, les machines-outils, les systèmes de manutention, les robots industriels, les équipements agricoles et forestiers, ainsi que les machines de chantier (source : Règlement UE 2023/1230, 2023). L’article 2 du règlement précise les exclusions, parmi lesquelles figurent les véhicules routiers, les aéronefs, les navires, et certains équipements spécifiquement couverts par d’autres réglementations sectorielles.
L’innovation majeure du Règlement Machine réside dans l’introduction explicite d’exigences de cybersécurité à l’annexe III, section 1.1.9. Cette disposition impose aux fabricants de machines équipées de systèmes de commande programmables ou connectées à un réseau de protéger ces équipements contre les risques de corruption et les accès non autorisés. Concrètement, cela signifie qu’une machine industrielle dotée d’un automate programmable (PLC), d’une interface homme-machine (IHM) connectée ou de fonctionnalités de maintenance à distance doit désormais intégrer des mesures de protection contre les cybermenaces dès sa conception (source : Commission européenne, Guide d’application, 2024).
Contexte historique et évolution réglementaire
La directive 2006/42/CE a été adoptée dans un contexte où les machines industrielles fonctionnaient majoritairement de manière autonome. L’essor de l’Industrie 4.0 et de l’Internet des objets industriels (IIoT) a profondément transformé le paysage. Selon McKinsey, 84% des entreprises industrielles ont engagé des initiatives de transformation numérique de leurs équipements entre 2018 et 2023 (source : McKinsey Digital Manufacturing Report, 2023).
L’ENISA a recensé une hausse de 87% des incidents de sécurité affectant les systèmes de contrôle industriels entre 2020 et 2023 (source : ENISA Threat Landscape for Industrial Automation, 2023). Les attaques de grande ampleur comme Colonial Pipeline (2021) ont coûté en moyenne 4,2 millions de dollars par incident selon IBM (source : IBM Cost of Data Breach Report, 2023). Le règlement a été adopté le 29 juin 2023 et est entré en vigueur vingt jours après sa publication au Journal officiel.
Différences entre règlement et directive
La transformation de la directive en Règlement Machine représente une modification substantielle du cadre juridique. Un règlement européen s’applique directement dans tous les États membres sans transposition, garantissant une application uniforme sur l’ensemble du territoire de l’UE, contrairement à une directive qui laisse une marge d’interprétation nationale.
Cette approche élimine les risques de divergences nationales et simplifie les obligations pour les fabricants commercialisant dans plusieurs États membres. La période de transition jusqu’au 14 janvier 2027 permet d’adapter les processus de conception et les procédures d’évaluation de la conformité.
Périmètre d’application et produits concernés
Types de machines et quasi-machines
Le champ d’application du Règlement Machine, défini à l’article 2, couvre un spectre très large d’équipements industriels et de construction. Une machine est définie comme un ensemble équipé ou destiné à être équipé d’un système d’entraînement autre que la force humaine ou animale, composé de pièces ou d’organes liés entre eux dont au moins un est mobile, et qui sont réunis de manière solidaire pour une application définie. Cette définition englobe également les ensembles de machines qui, pour arriver à un même résultat, sont disposés et commandés de manière à être solidaires dans leur fonctionnement.
Les quasi-machines constituent une catégorie particulière réglementée par le texte. Il s’agit d’ensembles qui constituent presque une machine mais qui ne peuvent assurer à eux seuls une application définie, comme par exemple un moteur ou un système de transmission destinés à être incorporés dans une machine complète. Les fabricants de quasi-machines ont des obligations spécifiques, notamment la fourniture d’une déclaration d’incorporation et d’instructions d’assemblage, mais ne peuvent apposer le marquage CE. C’est le fabricant final de la machine complète qui assumera la responsabilité de la conformité globale et apposera le marquage CE.
Machines à haut risque et procédures d’évaluation
Le Règlement Machine introduit une classification des machines selon leur niveau de risque. L’annexe I liste les machines à risque élevé nécessitant une évaluation par un organisme notifié : scies circulaires, machines pour le travail du bois, presses mécaniques, plates-formes élévatrices, etc.
La nouveauté concerne les machines équipées d’apprentissage automatique et les systèmes autonomes. Le règlement impose des exigences renforcées de traçabilité des décisions, de surveillance humaine et de prédictibilité du comportement, anticipant la convergence avec le règlement sur l’intelligence artificielle adopté en 2024.
Obligations spécifiques pour les machines connectées
Les machines intégrant des éléments numériques, des capacités de connectivité réseau ou des systèmes de commande programmables font l’objet d’exigences particulières détaillées à l’annexe III. Ces obligations dépassent largement les préoccupations traditionnelles de sécurité mécanique pour englober l’ensemble du cycle de vie numérique de la machine. Les fabricants doivent ainsi documenter l’architecture de sécurité des systèmes numériques, identifier les interfaces de communication, évaluer les vecteurs d’attaque potentiels et implémenter des mécanismes de protection appropriés.
L’exigence 1.1.9 de l’annexe III impose explicitement que les machines soient conçues et construites de manière à éviter les risques résultant d’une connexion réseau. Cela implique la mise en œuvre de contrôles d’accès, l’utilisation de protocoles de communication sécurisés, la protection contre les injections de code malveillant, et la capacité à détecter et réagir aux tentatives d’intrusion. Pour les machines critiques dans les processus de production, ces exigences doivent être articulées avec les principes du référentiel ISA/IEC 62443, norme internationale de cybersécurité des systèmes d’automatisation et de contrôle industriels (source : IEC, 2023).
Les machines dotées de fonctionnalités de mise à jour logicielle doivent garantir l’intégrité et l’authenticité des mises à jour déployées. Le règlement exige que les fabricants établissent un processus de gestion des vulnérabilités permettant d’identifier les failles de sécurité découvertes après la mise sur le marché et de déployer des correctifs de manière sécurisée. Cette obligation se rapproche fortement des exigences du Cyber Resilience Act et nécessite la mise en place d’une fonction de Product Security Incident Response Team (PSIRT) capable de traiter les signalements de vulnérabilités et de coordonner les réponses (source : ENISA, PSIRT Guidelines, 2023).
Quelles sont les exigences de cybersécurité du Règlement Machine ?
Articles 1.2.1 et 1.1.9 : double protection des systèmes numériques
L’annexe III du Règlement Machine introduit pour la première fois dans la réglementation européenne des machines des exigences essentielles explicitement dédiées à la cybersécurité. L’article 1.2.1 traite de la sécurité des systèmes de commande et exige que les machines équipées de systèmes programmables soient conçues pour éviter les erreurs de logique, dysfonctionnements et défaillances créant des situations dangereuses. Cet article impose que les machines résistent aux influences extérieures susceptibles de provoquer des dysfonctionnements, incluant les interférences électromagnétiques et les perturbations cyber. L’article 1.1.9 complète ces dispositions en se focalisant sur les risques liés à la connectivité réseau : protection contre les accès non autorisés, la corruption des données et les modifications malveillantes. Ces deux articles créent un cadre cohérent couvrant la robustesse intrinsèque des systèmes de commande (1.2.1) et leur protection contre les menaces externes via les réseaux (1.1.9).
Les risques couverts incluent les accès non autorisés aux fonctions de commande, la corruption des paramètres de sécurité, l’interception des communications, l’injection de commandes malveillantes, et la perturbation des fonctions critiques. Pour une machine industrielle équipée d’un système de commande distribuée (DCS) ou d’automates en réseau, chaque interface – Ethernet industriel, bus de terrain, connexions sans fil, accès maintenance – doit faire l’objet d’une analyse de risque et de mesures proportionnées. En 2024, 73% des machines industrielles connectées présentaient au moins une vulnérabilité critique selon l’ICS-CERT (source : ICS-CERT Vulnerability Report, 2024).
Protection des systèmes de commande et des données
Les systèmes de commande programmables constituent le cœur des machines modernes et la cible privilégiée des cyberattaques. Le Règlement Machine impose la protection contre toute modification non autorisée de la logique de contrôle, des paramètres et des consignes de sécurité. Cela nécessite l’implémentation d’authentification forte, la journalisation des modifications et des barrières logiques entre fonctions critiques et opérationnelles. Selon Verizon, 85% des incidents OT proviennent de comptes à privilèges mal gérés (source : Verizon DBIR, 2024).
La protection des données de production et paramètres de fabrication devient également exigée. Les machines doivent garantir la confidentialité, l’intégrité et la disponibilité des données. Le concept de résilience numérique implique le maintien des fonctions essentielles même en cas de perturbation cyber, avec architectures redondantes et basculement automatique vers des modes sécurisés.
Gestion sécurisée des mises à jour et des correctifs
L’obligation de maintenabilité en conditions de sécurité représente un changement majeur pour les fabricants. Le Règlement Machine exige des processus permettant de corriger les vulnérabilités découvertes après la mise sur le marché. Selon la CISA, 78% des vulnérabilités critiques dans les systèmes industriels en 2023 concernaient des équipements déjà déployés (source : CISA ICS Advisory, 2023).
Les mécanismes de mise à jour logicielle doivent être sécurisés pour éviter qu’ils ne deviennent un vecteur d’attaque : signatures numériques, canaux chiffrés, vérification d’intégrité. La durée de support devient critique : avec un cycle de vie de 15-25 ans pour les machines industrielles, les fabricants doivent définir une période minimale de support cyber clairement communiquée aux utilisateurs.
Articulation avec le référentiel ISA/IEC 62443
Le référentiel ISA/IEC 62443 constitue la norme internationale de référence pour la cybersécurité des systèmes d’automatisation et de contrôle industriels (IACS – Industrial Automation and Control Systems). Structuré en quatre groupes thématiques – Général, Politiques et procédures, Système, et Composant – ce référentiel fournit un cadre méthodologique complet pour évaluer et traiter les risques de cybersécurité des environnements OT. L’application de l’ISA/IEC 62443 dans le contexte du Règlement Machine offre aux fabricants une approche structurée et reconnue internationalement pour démontrer la conformité aux exigences de l’annexe III.
La norme IEC 62443-4-1 définit les exigences relatives au développement sécurisé de produits pour les IACS, établissant un cycle de vie de développement logiciel sécurisé (SDL – Security Development Lifecycle) adapté aux contraintes des systèmes industriels. Cette norme couvre l’analyse de menaces, la spécification des exigences de sécurité, la conception sécurisée, les tests de sécurité, et la gestion des vulnérabilités. Pour un fabricant de machines intégrant des automates programmables ou des systèmes de supervision, l’implémentation de la IEC 62443-4-1 fournit une base solide pour satisfaire aux obligations du Règlement Machine en matière de conception sécurisée (source : IEC 62443-4-1:2018, 2018).
La norme IEC 62443-4-2 spécifie les exigences techniques pour les composants des IACS, définissant sept niveaux de capacité de sécurité (Security Level – SL) allant de SL 0 (aucune protection) à SL 4 (protection maximale). Cette classification permet d’évaluer et communiquer le niveau de robustesse cyber. Par exemple, une machine connectée à Internet nécessite généralement un niveau SL 2 ou SL 3, tandis qu’une machine en réseau isolé peut se limiter à SL 1 (source : IEC 62443-4-2:2019, 2019). En France, 68% des fabricants de machines industrielles visent un niveau SL 2 minimum pour leurs nouveaux produits connectés (source : Gimélec, enquête cybersécurité industrielle, 2024).
L’articulation entre le Règlement Machine et l’ISA/IEC 62443 se manifeste particulièrement dans les sept exigences fondamentales (Foundational Requirements – FR) définies par la norme : identification et contrôle d’accès (IAC), contrôle d’utilisation (UC), intégrité du système (SI), confidentialité des données (DC), flux de données restreint (RDF), réponse aux événements (TRE), et disponibilité des ressources (RA). Ces exigences couvrent précisément les dimensions de cybersécurité visées par l’annexe III du règlement et peuvent servir de grille d’analyse pour l’évaluation de conformité. Selon Dragos, 92% des incidents cyber OT exploitent des vulnérabilités connues qui auraient pu être évitées par l’application de l’ISA/IEC 62443 (source : Dragos ICS/OT Cybersecurity Year in Review, 2024).
Zones de sécurité et segmentation réseau
L’approche par zones et conduits de l’IEC 62443-3-2 fournit une méthode pour concevoir l’architecture réseau des machines. Une zone de sécurité regroupe des actifs avec des exigences similaires. Les conduits définissent les communications entre zones avec filtrage adapté.
Pour une machine complexe intégrant plusieurs sous-systèmes, cette approche permet d’isoler les fonctions critiques dans des zones protégées. La segmentation réseau utilise des pare-feu industriels, VLANs ou diodes numériques pour protéger les zones critiques (source : IEC 62443-3-2:2020, 2020).
Détection d’intrusion et réponse aux incidents
Les systèmes de détection d’intrusion (IDS) adaptés aux environnements OT surveillent les communications et comportements pour identifier les activités suspectes. Contrairement aux IDS IT, ils doivent comprendre les protocoles industriels (Modbus, Profinet, EtherNet/IP, OPC UA) et détecter les anomalies au niveau des commandes.
Pour les machines critiques dans des infrastructures essentielles, la détection d’intrusion facilite aussi la conformité NIS 2 (source : Directive NIS 2, 2022). La réponse automatisée doit privilégier des approches proportionnées : isolation des communications suspectes, mode dégradé sécurisé, alerte plutôt qu’arrêt brutal créant des risques physiques.
Comment articuler Règlement Machine, Cyber Resilience Act et NIS 2 ?
Vision d’ensemble du cadre européen de cybersécurité industrielle
Le paysage réglementaire européen en matière de cybersécurité industrielle se caractérise par une convergence de trois textes majeurs adoptés ou révisés entre 2022 et 2024 : le Règlement Machine, le Cyber Resilience Act (CRA) et la directive NIS 2. Cette convergence n’est pas fortuite mais reflète une stratégie cohérente de l’Union européenne visant à sécuriser l’ensemble de la chaîne de valeur numérique, depuis la conception des produits jusqu’à leur exploitation dans des infrastructures critiques. Pour les fabricants de machines industrielles et leurs clients, la compréhension de ces articulations devient essentielle pour éviter les redondances tout en garantissant une conformité globale.
Cyber Resilience Act : exigences complémentaires pour les composants numériques
Le Cyber Resilience Act (CRA), adopté en novembre 2024, établit un cadre pour tous les produits numériques mis sur le marché européen. Son périmètre couvre logiciels, composants électroniques, équipements réseau. La différence avec le RM : le RM se concentre sur la sécurité globale des machines, le CRA vise spécifiquement la résilience cyber des produits numériques (source : Cyber Resilience Act, 2024).
Une machine avec automate, IHM connectée et capteurs IoT relève simultanément du RM (en tant que machine) et potentiellement du CRA pour ses composants. Le CRA établit un principe de lex specialis : quand une réglementation sectorielle prévoit des exigences cyber équivalentes, le CRA ne s’applique que pour les aspects non couverts. Pour une machine dont les fonctions numériques sont intégrées et dédiées, le RM suffit généralement. Si elle intègre des composants standards vendus séparément, ces composants peuvent relever du CRA (source : Commission européenne, FAQ CRA, 2024).
Obligations de gestion des vulnérabilités : harmonisation RM-CRA
Le Cyber Resilience Act impose des obligations détaillées en matière de gestion des vulnérabilités qui dépassent en précision ce que prévoit le Règlement Machine. L’article 11 du CRA établit l’obligation de traiter les vulnérabilités sous 24 heures pour la notification initiale, et de déployer des correctifs dans des délais proportionnés à la criticité. Pour les machines relevant simultanément du RM et du CRA, les fabricants doivent établir une fonction PSIRT capable de gérer l’ensemble du cycle de réponse. Selon le SANS Institute, seulement 31% des fabricants industriels européens disposaient d’une capacité PSIRT structurée en 2024 (source : SANS ICS Security Survey, 2024).
NIS 2 : obligations des utilisateurs finaux et exigences remontantes
La directive NIS 2, adoptée en décembre 2022, établit des obligations de cybersécurité pour les opérateurs de services essentiels dans 18 secteurs critiques. L’ANSSI estime qu’environ 8 000 entités seront couvertes en France (source : ANSSI, préparation NIS 2, 2024). Les opérateurs NIS 2 devront investir en moyenne 2,3 millions d’euros pour leur mise en conformité selon Gartner (source : Gartner Security Spending Forecast, 2024).
L’article 21 impose aux entités d’évaluer les risques cyber liés à leurs fournisseurs. Un fabricant fournissant des équipements à un opérateur NIS 2 devra démontrer que ses machines intègrent des capacités de sécurité appropriées. Cette cascade réglementaire transforme les exigences NIS 2 en exigences contractuelles pour les fournisseurs de machines, qui doivent prouver leur conformité RM et éventuellement CRA.
Tableau comparatif des trois réglementations
| Critère | Règlement Machine | Cyber Resilience Act | Directive NIS 2 |
| Cible | Fabricants de machines | Fabricants de produits numériques | Opérateurs d’infrastructures critiques |
| Périmètre | Machines avec éléments numériques | Tous produits connectés | 18 secteurs essentiels |
| Application | 14 janvier 2027 | Progressive jusqu’en 2027 | Transposition octobre 2024 |
| Marquage | Marquage CE obligatoire | Marquage CE obligatoire | Non applicable |
| Gestion vulnérabilités | Exigée (sans délai précis) | 24h notification, correctifs proportionnés | Exigée pour les opérateurs |
| Sanctions France | Jusqu’à 4% du CA | Jusqu’à 15M€ ou 2,5% CA | Jusqu’à 10M€ ou 2% CA |
| Organisme France | DGCCRF | ANSSI | ANSSI |
Checklist opérationnelle : 10 étapes clés pour la mise en conformité
Chaque action présentée ci-dessous doit faire l’objet d’une analyse de risque préalable spécifique à votre contexte organisationnel, technique et opérationnel. Les mesures de sécurité doivent être proportionnées aux risques identifiés et adaptées aux contraintes de votre environnement industriel.
1. Réaliser un inventaire exhaustif des machines et composants numériques
Établissez un inventaire détaillé identifiant pour chaque modèle : systèmes de commande programmables, interfaces réseau, connectivité distante, composants numériques, logiciels embarqués avec versions. Documentez l’architecture réseau, les protocoles (Modbus TCP, Profinet, EtherNet/IP, OPC UA) et dépendances systèmes externes.
2. Conduire une analyse de risque cyber selon ISA/IEC 62443
Menez une analyse de menaces OT identifiant actifs critiques, vecteurs d’attaque (interfaces réseau, ports USB, accès maintenance), et scénarios d’exploitation. Utilisez la méthodologie STRIDE adaptée aux systèmes industriels pour définir le niveau de sécurité cible (Security Level) par zone fonctionnelle.
3. Définir l’architecture de sécurité par zones et conduits
Concevez l’architecture réseau selon IEC 62443-3-2 en segmentant les fonctions selon leur criticité. Placez les systèmes de sécurité certifiés dans une zone protégée, isolée des fonctions standard. Pour la connectivité externe, implémentez une DMZ industrielle avec passerelle, pare-feu et détection d’intrusion.
4. Implémenter authentification et contrôle d’accès robustes
Déployez une gestion IAM adaptée : remplacez les mots de passe par défaut, imposez des mots de passe forts ou authentification multifacteur. Établissez un RBAC distinguant opérateur, technicien, ingénieur, administrateur avec principe du moindre privilège. Activez la journalisation complète des accès. Selon Verizon, 85% des incidents OT proviennent de comptes à privilèges mal gérés (source : Verizon DBIR, 2024).
5. Sécuriser les protocoles de communication industriels
Privilégiez OPC UA avec authentification plutôt qu’OPC DA, Modbus TCP avec TLS. Pour les protocoles legacy, encapsulez dans des tunnels VPN. Désactivez tous services non nécessaires (Telnet, FTP, SNMP v1/v2). Chiffrez les communications sans fil avec WPA3 Enterprise.
6. Établir un processus de gestion sécurisée des mises à jour
Signez numériquement tous firmwares et logiciels avec certificats PKI. Testez en environnement répliquant la production avant déploiement. Documentez une procédure de rollback. Communiquez les mises à jour de sécurité via canal dédié sécurisé.
7. Mettre en place une fonction PSIRT dédiée
Créez une équipe PSIRT avec processus formalisés de réception des signalements, analyse CVSS adaptée OT, développement de correctifs et divulgation coordonnée. Établissez des canaux sécurisés et engagez-vous sur des délais de première réponse (48-72h). Définissez des SLA selon criticité : vulnérabilités critiques (CVSS ≥ 9.0) corrigées sous 30 jours.
8. Développer la documentation technique de cybersécurité
Enrichissez le dossier technique avec : architecture de sécurité, interfaces de communication, rapport d’analyse de menaces, spécifications des protections, procédures de configuration sécurisée, instructions de mise à jour. Complétez la notice avec recommandations d’intégration sécurisée client.
9. Former les équipes à la cybersécurité OT
Déployez un programme de formation distinguant cybersécurité OT/IT : contraintes temps réel, priorité sécurité physique, protocoles industriels, modèles de menaces. Formez au développement sécurisé (SDL) selon IEC 62443-4-1. Envisagez des certifications (GICSP, ICS-410).
10. Préparer les procédures d’évaluation de conformité
Identifiez les machines annexe I nécessitant un organisme notifié accrédité pour la cybersécurité. Pour l’auto-certification, établissez des procédures de contrôle interne rigoureuses incluant tests de sécurité (tests d’intrusion, analyse de vulnérabilités, fuzzing). Préparez la déclaration UE de conformité.
FAQ : Questions fréquentes sur le Règlement Machine
Quelle est la différence entre le Règlement Machine et l’ancienne directive 2006/42/CE ?
Le Règlement Machine se distingue de la directive 2006/42/CE sur trois aspects majeurs. Premièrement, sa nature juridique de règlement garantit une application directe et uniforme dans tous les États membres sans transposition nationale. Deuxièmement, il introduit des exigences explicites de cybersécurité à l’annexe III (articles 1.2.1 et 1.1.9) pour les machines équipées de systèmes numériques, alors que l’ancienne directive ne traitait pas cette dimension. Troisièmement, il adapte les procédures d’évaluation aux machines autonomes et équipées d’IA. Le règlement modernise également les procédures en instaurant une base de données européenne des déclarations de conformité. En France, environ 60% des fabricants devront revoir leurs procédures de marquage CE pour intégrer ces nouvelles exigences cyber (source : AFNOR, étude impact Règlement Machine, 2024).
Mon entreprise fabrique des machines vendues uniquement hors UE, suis-je concerné par le Règlement Machine ?
Le Règlement Machine s’applique à toute machine mise sur le marché de l’Union européenne, indépendamment du lieu de fabrication ou de la nationalité du fabricant. Si vos machines sont destinées exclusivement à des marchés hors UE (États-Unis, Asie, Amérique latine, Afrique) et ne transitent jamais par le territoire européen, vous n’êtes pas directement soumis au règlement. Cependant, trois situations peuvent vous concerner indirectement : si l’un de vos clients revend ou transfère ultérieurement une machine vers l’UE, si vous décidez à l’avenir d’exporter vers l’Europe et devez alors adapter vos produits, ou si vos clients internationaux exigent contractuellement la conformité aux standards européens comme référence de qualité. De nombreux marchés non européens adoptent progressivement des exigences similaires, rendant l’anticipation de ces standards pertinente même pour les fabricants ne visant pas initialement le marché européen. En revanche, si vous exportez déjà vers l’UE ou prévoyez de le faire avant 2027, la mise en conformité devient obligatoire.
Quelles sont les sanctions en cas de non-conformité au Règlement Machine ?
Les sanctions applicables en cas de non-respect du Règlement Machine relèvent de la compétence de chaque État membre, qui doit établir un régime de sanctions effectives, proportionnées et dissuasives conformément à l’article 44 du règlement. Les autorités de surveillance du marché disposent de pouvoirs étendus : interdiction de mise sur le marché, retrait du marché des machines non conformes, rappel des produits déjà commercialisés, interdiction temporaire ou permanente d’accès au marché européen pour les opérateurs récidivistes. Les sanctions administratives peuvent inclure des amendes substantielles calculées en pourcentage du chiffre d’affaires annuel, selon le modèle du RGPD. Au-delà des sanctions réglementaires, la non-conformité expose à des risques juridiques majeurs : responsabilité du fait des produits défectueux en cas d’incident, nullité du marquage CE, refus de prise en charge par les assurances, et atteinte réputationnelle significative. En France, l’autorité compétente est la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), qui effectue des contrôles réguliers sur le marché.
Comment articuler la conformité au Règlement Machine avec le Cyber Resilience Act ?
L’articulation entre Règlement Machine et Cyber Resilience Act repose sur le principe de lex specialis énoncé à l’article 3.2 du CRA. Pour une machine industrielle, le Règlement Machine constitue généralement la réglementation sectorielle principale couvrant les aspects de cybersécurité via l’annexe III. Le CRA ne s’applique alors que pour les aspects non couverts par le RM ou lorsque ses exigences sont plus strictes. En pratique, les fabricants doivent analyser leur produit selon trois scénarios : machine intégrée avec composants numériques dédiés (RM uniquement), machine intégrant des composants numériques standards commercialisés séparément (RM pour la machine + potentiellement CRA pour les composants vendus séparément), machine dont la fonction principale devient numérique avec fonction de machine accessoire (évaluer si le CRA devient prédominant). La difficulté réside dans les zones grises : une passerelle IoT intégrée à une machine mais également vendue comme produit autonome relève-t-elle du RM ou du CRA ? Les lignes directrices de la Commission européenne attendues en 2025 clarifieront ces situations, mais en attendant, une approche prudente consiste à satisfaire les exigences les plus strictes des deux textes.
Quel niveau de cybersécurité dois-je viser pour mes machines selon l’ISA/IEC 62443 ?
Le choix du Security Level (SL) approprié selon l’ISA/IEC 62443 dépend de quatre facteurs : l’environnement de déploiement prévu, le profil de menace, l’impact potentiel d’une compromission, et les contraintes opérationnelles de la machine. La norme définit quatre niveaux de capacité de sécurité : SL 1 protège contre les attaques accidentelles ou opportunistes sans compétences spécifiques, SL 2 contre les attaques intentionnelles utilisant des outils simples et disposant de ressources limitées, SL 3 contre les attaquants sophistiqués avec des ressources spécifiques au domaine IACS, SL 4 contre les attaquants disposant de ressources étendues et de motivations fortes. Pour une machine destinée à un réseau industriel isolé sans connexion externe, un niveau SL 1 peut suffire. Pour une machine connectée à un réseau d’entreprise avec accès Internet, visez SL 2 minimum. Pour des machines critiques dans des infrastructures essentielles ou des environnements à haut risque (énergie, défense, industrie chimique), privilégiez SL 3. Le niveau SL 4 reste rare et réservé aux applications les plus sensibles nécessitant une protection contre les menaces persistantes avancées (APT). L’analyse de risque selon IEC 62443-3-2 fournit la méthodologie structurée pour déterminer objectivement le niveau cible approprié à votre contexte.
Comment documenter la cybersécurité dans mon dossier technique ?
La documentation de cybersécurité exigée par le Règlement Machine doit figurer dans le dossier technique visé à l’annexe VI et comprendre plusieurs éléments obligatoires. Premièrement, une description détaillée de l’architecture de sécurité incluant les diagrammes de zones et conduits, les composants numériques avec leurs versions de firmware, les interfaces de communication avec protocoles utilisés et paramètres de sécurité. Deuxièmement, le rapport d’analyse de menaces et d’évaluation des risques cyber identifiant les actifs critiques, les vecteurs d’attaque, les scénarios d’exploitation, et justifiant le niveau de sécurité cible retenu. Troisièmement, les spécifications détaillées des mécanismes de protection implémentés : authentification et contrôle d’accès, chiffrement des communications, intégrité du code, détection d’intrusion, journalisation. Quatrièmement, les procédures et instructions de configuration sécurisée, de durcissement des systèmes, de gestion des mises à jour et correctifs de sécurité. Cinquièmement, les recommandations d’intégration sécurisée dans l’infrastructure client et les prérequis réseau. Cette documentation doit être maintenue à jour tout au long du cycle de vie du produit et enrichie lors de modifications impactant la sécurité. Elle constitue l’élément central de démonstration de conformité lors d’une évaluation par un organisme notifié ou d’un contrôle de surveillance du marché.
Quelle est la durée de support en cybersécurité que je dois garantir pour mes machines ?
Le Règlement Machine n’impose pas explicitement de durée minimale de support, mais établit une obligation de traiter les vulnérabilités découvertes après la mise sur le marché pendant toute la durée de vie raisonnablement prévisible de la machine. Pour les machines industrielles dont le cycle de vie s’étend typiquement sur 15 à 25 ans, cette obligation crée une tension entre la réalité technique (obsolescence des composants numériques, évolution des technologies) et les attentes réglementaires. Une approche pragmatique consiste à définir contractuellement une période de support en cybersécurité active (généralement 10 à 15 ans) pendant laquelle vous vous engagez à fournir des correctifs pour toute vulnérabilité identifiée, suivie d’une période de support en best effort. Communiquez clairement cette politique dans votre documentation commerciale et dans la notice d’instructions. Le Cyber Resilience Act, plus prescriptif, impose 5 ans minimum de support pour les produits numériques, fournissant un repère pour le marché. Les clients soumis à NIS 2 peuvent exiger des durées de support étendues.
Mon entreprise est un petit fabricant avec des ressources limitées, comment aborder la conformité ?
Les PME fabricantes de machines peuvent adopter une approche progressive et proportionnée. Commencez par identifier dans votre catalogue les machines intégrant des éléments numériques significatifs et priorisez celles présentant le plus grand volume de ventes ou le plus grand risque. Exploitez les ressources gratuites : guides de la Commission européenne, documents de l’ANSSI sur la cybersécurité industrielle, formations en ligne sur l’ISA/IEC 62443. Mutualisez les efforts avec vos fournisseurs de composants : exigez que les fabricants d’automates, IHM et capteurs vous fournissent la documentation de cybersécurité facilitant votre analyse globale. Envisagez un accompagnement externe ciblé sur les points critiques : analyse de risque initiale, définition de l’architecture de sécurité, préparation du dossier technique pour l’organisme notifié. Pour la fonction PSIRT, privilégiez un modèle semi-externalisé. Anticipez que les coûts de conformité peuvent être répercutés dans le prix de vente. La conformité devient également un argument commercial différenciant. En France, 45% des PME industrielles prévoient d’investir entre 50 000€ et 200 000€ pour leur mise en conformité au Règlement Machine (source : Bpifrance, enquête PME industrielles, 2024).
Conclusion
Le Règlement Machine marque une étape décisive dans l’intégration de la cybersécurité comme dimension essentielle de la sécurité industrielle. En imposant des exigences explicites de protection des systèmes numériques dès la conception, ce texte répond à l’évolution technologique des machines modernes et aux menaces cyber croissantes pesant sur les environnements de production. Pour les fabricants de machines, qu’ils soient établis en Europe ou à l’international, la période de transition jusqu’au 14 janvier 2027 doit être mise à profit pour adapter les processus de développement, renforcer les compétences internes en cybersécurité OT, et constituer les documentations techniques conformes aux nouvelles exigences.
L’articulation du Règlement Machine avec le Cyber Resilience Act et la directive NIS 2 crée un écosystème réglementaire cohérent couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur, depuis la conception des produits jusqu’à leur exploitation dans des infrastructures critiques. Cette convergence réglementaire, loin de constituer une contrainte bureaucratique supplémentaire, offre l’opportunité de structurer une approche globale de la résilience cyber industrielle bénéfique tant pour les fabricants que pour les utilisateurs finaux. Les machines conçues selon ces principes présentent une robustesse renforcée face aux menaces, facilitent leur intégration sécurisée dans les infrastructures clients, et anticipent les exigences croissantes du marché en matière de cybersécurité.
La mise en conformité nécessite certes des investissements techniques et organisationnels significatifs, mais elle constitue également un levier de différenciation concurrentielle et d’amélioration de la qualité globale des produits. Les fabricants adoptant une démarche proactive de sécurité dès la conception (security by design) se positionnent avantageusement face à des clients industriels de plus en plus exigeants et conscients des enjeux de cybersécurité. L’expertise acquise dans l’application du Règlement Machine facilitera également la conformité aux réglementations émergentes dans d’autres régions du monde, de nombreux pays s’inspirant du cadre européen pour développer leurs propres standards de sécurité des machines industrielles.
Pour aller plus loin
Règlement (UE) 2023/1230 du Parlement européen et du Conseil – Texte officiel
Guide d’application du Règlement Machine – Commission européenne
Norme ISA/IEC 62443 – Cybersécurité des systèmes d’automatisation industrielle
Cyber Resilience Act – Règlement européen sur les produits numériques
Directive NIS 2 – Sécurité des réseaux et des systèmes d’information
Guide de cybersécurité pour les systèmes industriels – ANSSI
